la   recherche   de   l’art   #7

 ensp   Inserm

Alexandre Kong A Siou
Robin Lopvet
détourné la notion d'autorité et de preuve
dans l'imagerie utilisée par le milieu médical
Projet
Alexandre Kong A Siou
Alexandre Kong A Siou
{Sur l'écran d'ordinateur apparaît :}
Projet
Amélie Blanc
Amélie Blanc
C'est semblable au phénomène
d'un éclair dans le ciel
Projet
Le déplacement constant des images
Yannick Vernet
Co-coordinateur du projet La Recherche de l’art

Connaître une chose demande de croître en elle et de la laisser croître en soi, de telle manière qu’elle devienne une partie de ce que l’on est.

Ces paroles de l’anthropologue Tim Ingold illustrent à merveille l’expérience forte et singulière vécue par trois jeunes artistes, diplômés de l’École nationale supérieure de la photographie, lors de leur résidence dans les laboratoires de l’Inserm.
Dans des services spécialisés en santé digestive, en médecine moléculaire ou dans l’étude du cerveau et de la moelle épinière, Amélie Blanc, Alexandre Kong A Siou et Robin Lopvet ont certes tenté de comprendre ce que le monde de la science avait à leur dire mais surtout, immergés plusieurs semaines dans ces environnements fertiles, ils ont fait cette expérience d’imaginer - depuis la science - les correspondances profondes avec leur propre univers de création.

Robin Lopvet se positionne comme un architecte de la mémoire. D’une part, il produit ses propres images en observant la sphère intime de la vie quotidienne du laboratoire. D’autre part, il utilise des documents glanés ici et là dans les archives de la science et les détourne de leurs usages, avec brio et humour, pour les faire basculer dans le registre de la fiction. Il invente alors de mystérieuses narrations qui sont autant de champs des possibles, de combinaisons infinies susceptibles de créer des effets de sens multiples.
Cette mise en dialogue entre le document d’archives et le récit fictionnel proposé par Robin Lopvet ouvre des perspectives très intéressantes quant à l’écriture d’une histoire de la science démystifiée. Cette mise en récit, cette fictionnalisation des faits scientifiques donne la possibilité d’une « représentance » pour reprendre les paroles de Paul Ricoeur, c’est-à-dire d’une mémoire commune par « le mélange opaque du souvenir et de la fiction ». Et toute l’intelligence de l’artiste est de ne pas construire un récit clair et évident mais plutôt, de nous offrir une métaphore de la création même du fait scientifique.

Alexandre Kong A Siou s’inspire des expérimentations faites par deux chercheurs dans le laboratoire l’ayant accueilli, pour s’interroger et nous interpeller sur la mort.
Il plonge le visiteur en immersion dans une cosmologie de cellules saisies à cet instant précis où elles perdent leurs fonctions vitales. La fluorescence révèle l’ici et le maintenant (hic et nunc) de ce basculement. La surface de l’image qui nous enveloppe devient le linceul de cette vie en train de passer. Le « vivant doit mourir » nous rappelle le philosophe François Dagognet dans ses réflexions épistémologiques sur la vie et le vivant. La sénescence - indispensable à la vie - s’observe pour la plupart des cellules normales. Les cellules cancéreuses, elles, ne suivent pas cette règle de l’apoptose (la mort programmée).
Les deux masques de radiothérapie, dans cette étrange lumière projetant leurs ombres dans l’espace, prennent alors une force particulière. Ils dessinent, avec ces innombrables cellules dans lesquelles nous sommes immergés, une articulation globale, un mouvement d’ensemble d’une grande force émotionnelle. Ce dispositif, minimaliste et puissant, se ressent comme le symbole d’une dialectique articulée entre l’initiation et la suspension de la mort dans la vie. L’un des enjeux majeurs de la biologie contemporaine.

Le travail d’Amélie Blanc est d’une grande densité. Il se donne à voir en une multitude d’épaisseurs. « Penser, c’est faire des épaisseurs » enseignait Gilles Deleuze dans l’un de ses cours sur Spinoza à Vincennes.
Parler d’une telle épaisseur dans ce travail, c’est y nommer cette articulation entre une certaine matérialité dans les images et « une visibilité, une transparence subordonnée à la matière, une profondeur qui déjoue les lois de la gravitation, une présence fondée partiellement sur l’absence… » pour reprendre les mots d’une préface de Yannick Butel consacrée au philosophe. Avec une grande maîtrise, cette jeune artiste nous donne à voir, dans chacune de ses images, dans leur mise en dialogue et dans le dispositif d’ensemble, un équilibre parfait entre l’intense matérialité des choses et l’évanescence et la fugacité des perceptions.
En effet, si certains rapprochements reposent sur des constructions graphiques très élaborées, d’autres prennent appui sur d’infimes jeux chromatiques à partir des couleurs utilisées par les chercheurs, des transparences subtiles, des reflets, des changements d’échelles… Amélie Blanc propose des agencements et des mises en tension d’une grande intelligence. Elle a su construire, avec beaucoup de sensibilité, une imbrication ingénieuse d’espaces réels, perceptifs, représentatifs et conceptuels.

Cette exposition a comme ambition de proposer un répertoire d’images en déplacement constant. En effet, bien qu’ils s’inscrivent dans des registres iconiques bien différents, le point commun entre ces trois artistes est qu’ils réinterrogent le medium photographique. Outre le fait de faire exister ces œuvres dans leur singularité propre il s’agit ici de voir aussi comment elles peuvent mener une vie différente au voisinage et par le truchement de connexions qu’elles entretiennent les unes avec les autres. Et en voir le sens muter dans l’expérience de visite.

1. Tim Ingold, Faire - Anthropologie, archéologie, art et architecture (trad), Éditions Dehors, Bellevaux, 2017
2. Paul Ricœur, Temps et récit III. Le Temps raconté, Seuil, Paris, 1985
3. François Dagognet, Le vivant, Bordas, Paris, 1988
4. Site La voix de Gilles Deleuze en ligne, cours 2 du 09/12/80 sur Spinoza (transcription Christina Roski) http://www2.univ-paris8.fr/deleuze/article.php3?id_article=104
5. Yannick Butel, revue Incertains regards – cahiers dramaturgiques no5 : Penser, c’est faire des épaisseurs, Presse universitaire d’Aix-Marseille, 2016
The constant displacement of images
Yannick Vernet
Co-coordinator of the project La Recherche de l’art

To know things you have to grow into them, and let them grow in you, so that they become a part of who you are.

These words from anthropologist Tim Ingold perfectly illustrate the singular and powerful experiences of three young artists, graduates of the École Nationale Supérieure de la Photographie, during their residencies in the laboratories of Inserm (Intitut National de la Santé et de la Recherche Médicale).
In departments specialised in digestive health, molecular medicine, and research on the brain and spinal cord, Amélie Blanc, Alexandre Kong A Siou, and Robin Lopvet certainly tried to understand all that the world of science could tell them. Yet above all, immersed for several weeks in these fertile environments, they have had the experience of imagining- from the science – the deep connections with their own creative universes.

Robin Lopvet takes the role of an architect of memory. He first produced his own images by observing the intimate spheres of daily life in the laboratory. Then he incorporated documents gathered here and there from scientific archives, appropriating them with zest and humour, and thereby shifting them into the realm of fiction. He thus invents mysterious narrations evoking many fields of possibility, infinite combinations conducive to creating effects with multiple meanings.
This dialogue proffered by Robin Lopvet between the archival document and the fictional account opens up highly interesting perspectives about the writing of a demystified history of science. This creation of narratives, this fictionalisation of the scientific creates the possibility of a ‘représentance’ in the words of Paul Ricoeur, that is to say a shared memory made from ‘the opaque mixture of memory and fiction’. And all the artist’s intelligence is directed, not toward constructing a clear and obvious account, but rather toward offering us a metaphor for the very creation of the scientific fact.

Alexandre Kong A Siou, inspired by the experiments of two researchers in the laboratory that hosted him, reflects upon and challenges us about death.
He plunges viewers into a cosmology of cells captured at the precise instant that they lose their vital functions. The fluorescence reveals the here and now (hic et nunc) of this transition. The surface of the image that envelops us becomes the shroud of this life that is passing by. The philosopher François Dagognet reminds us that the ‘living must die’ in his epistemological reflections on life and the living. Senescence – essential for life – is observed in most normal cells. Cancer cells, they do not follow this rule of apoptosis (programmed cell death).

In this strange light two radiotherapy masks, projecting their shadows into the space, thus take on a particular importance. They create, with these innumerable cells in which we are immersed, a global articulation, an overarching movement of great emotional force. This device, minimalist and powerful, is experienced as the symbol of a dialectic articulated between the initiation and suspension of death in life. One of the major challenges of contemporary biology.

Amélie Blanc’s work is one of high density. It can be seen in a multitude layers. ‘To think, is to make layers’ Gilles Deleuze taught in one of his classes on Spinoza in Vincennes. To speak of such layers in this work, is to name this articulation found between a certain materiality in the images and ‘a visibility, a transparency subordinate to the material, a depth that foils the laws of gravitation, a presence partially based on absence…’ to use words from a preface by Yannick Butel devoted to the philosopher. With great mastery this young artist enables us to see in each of her images, in both the dialogue they provoke and the overall mechanism, a perfect balance between the intense concreteness of things and the evanescence and fleetingness of perceptions.
Indeed, while certain rapprochements are based on very elaborate image constructions, others rely on minute chromatic games with colours used by the researchers, subtle transparencies, glimmers, changes of scale… Amélie Blanc puts forth arrangements and evokes suspense with profound intelligence. She knows how to build, with great sensitivity, an ingenious interweaving of real, perceptive, representative, and conceptual spaces.

This exhibition aims to offer a repertory of images in constant displacement. Although they are part of very different iconic registers, the point in common among these three artists is that they re-examine the photographic medium. Beyond bringing these works to life in their own right, the goal here is also to see how they take on a different life by mingling together and through to the connections that they maintain with each other. And to see the meaning transform during the experience of the exhibition.

1. Tim Ingold, Making: Anthropology, Archaeology, Art and Architecture, Routledge 2013
2. Paul Ricœur, Time and Narrative: Volume III, University of Chicago Press, Chicago, 1988
3. François Dagognet, Le vivant, Bordas, Paris, 1988
4. Site La voix de Gilles Deleuze online, class 2 on 09/12/80 on Spinoza (transcription Christina Roski) http://www2.univ-paris8.fr/deleuze/article.php3?id_article=104
5. Yannick Butel, review: Incertains regards – cahiers dramaturgiques No.5: Penser, c’est faire des épaisseurs, Presse universitaire d’Aix-Marseille, 2016

Remerciements / Thanks to

Inserm
Catherine d’Astier, Adeline Bouzet, Axelle de Chaillé, Laurence Doumenc, Nicolas Emmanuelli, Christine Ferran, Frédérique Koulikoff, Claire Lissalde, Christelle Margarita, Dominique Nobile, Sophie Nunes, Patricia Oliviero, Philippe Rostagno.

Tous les chercheurs, ingénieurs et techniciens des laboratoires de l’Inserm
pour leur accueil chaleureux et leur disponibilité :


L’Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM - Paris) dirigé par Alexis Brice qui a accueilli Robin Lopvet ;
Le Centre méditerranéen de médecine moléculaire (C3M - Nice) dirigé par Patrick Auberger qui a accueilli Alexandre Kong A Siou ;
L’Institut de recherche en santé digestive (IRSD - Toulouse) dirigé par Nathalie Vergnolle qui a accueilli Amélie Blanc.

ENSP
Toute l’équipe et en particulier :

Rémy Fenzy, Philippe Guignard, Yannick Vernet, Juliette Vignon, Anaïs Bohême, Géraldine Dufournet, Olivier Verhnes, Lionel Genre, Benoît Martinez.

Robin Lopvet remercie chaleureusement Patricia Oliviero, Sophie Nunes Figueiredo, Emanuelle Volle et Pierre Pouget.

Alexandre Kong A Siou remercie chaleureusement Patrick Auberger, Philippe Rostagno
ainsi que toute l’équipe du C3M ; Maeva Gessa, Pascal Dao et Clara Puccini.

Amélie Blanc remercie chaleureusement l’ensemble des équipes de l’IRSD de Toulouse et tout particulièrement Mouna Ambli, Benjamin Billore, Quentin Carrierre, Denis Caujolle, Nicolas Cenac, Laurence Doumenc, Gilles Dietrich, Alexis Fay, Christine Ferran, Ophélie Gourbeyre, Christelle Margarita, Xavier Mas-Oréa, Prunelle Perrier, Julien Pujo, Corinne Roland, Aude Rubio, Ugo Sardo et Nathalie Vergnolle.